Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 22:25
Ghaleb-Bencheikh-2012-sospelerin.orgGhaleb Bencheikh est Président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, physicien, enseignant et présentateur de Vivre l’Islam sur France 2.

Il est le fils du Cheikh Abbas, ancien Recteur de la Grande Mosquée de Paris.

A l’heure ou le développement des intégrismes et des violences perpétrées au nom de Dieu, préoccupent de plus en plus la communauté internationale, le 1er Congrès Mondial des Imams et des Rabbins pour la Paix donnera lieu à une importante réflexion sur les valeurs que promeuvent les religions, les relations qu’elles entretiennent entre elles et l’influence qu’elles exercent sur les populations.

Il s’agira d’illustrer, à partir des textes du Coran et de la Torah, l’adhésion et la cohésion de l’Islam et du Judaïsme autour de valeurséthiques et humanistes fondamentales, qui sont au cœur des conflits. Ces valeurs sont en premier lieu : la sacralité de la vie et particulièrement le fait qu’on ne peut tuer au nom de Dieu, l’illégitimité de la domination d’un peuple sur un autre au nom de Dieu ou d’un principe religieux, la tolérance et la reconnaissance de l’autre dans sa religion, sa foi, son culte et ses valeurs, l’appel à la paix, la culture de la paix, etc.

Avant la tenue de cet événement exceptionnel nous avons demandé à Ghaleb Bencheikh, Président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, de s’exprimer sur l’ensemble de ces sujets essentiels.


Ghaleb BENCHEIKH – (Entretien Juillet 2004)

Ghaleb Bencheikh :

De prime abord, je souligne que c’est l’homme de foi qui parle, simplement, sans prétendre donner la version standard de l’islam. Quand bien même je voudrais le faire, je n’y arriverais jamais.
Ce que je dis reste révisable, interrogeable, discutable, contestable à chaque instant, mais ce sont mes positions que je revendique et que j’assume.

Du point de vue de la cohérence interne propre à la révélation coranique, il y a une continuité par rapport aux préceptes de la Torah dans un prolongement naturel, propagateur d’un même message.

Ensuite, et pour entrer dans le vif du sujet, je dirais que je puise dans la révélation coranique des principes éthiques, qui sont en substance les suivants :

- le premier, c’est celui du monogénisme, l’unité du genre humain ; l’humanité toute entière constitue une seule famille, issue d’un même couple originel.
J’en veux pour preuve le verset 13 de la sourate 49, qui dit : 'Oh vous les hommes, nous vous avons créés d’un homme et d’une femme et nous vous avons constitués en peuples et tribus afin que vous vous reconnaissiez ; le plus
noble parmi vous auprès de Dieu est le plus pieux.'
Mais qu’entend-t-on par piété ? La réponse vient dans un autre passage, verset 177 de la sourate 2 : 'la piété ne consiste nullement à tourner votre face du côté de l’orient ou de l’occident … la piété véritable est d’être au secours de la veuve indigente, de l’orphelin, de l’enfant de la route, le rachat des captifs …'
Il y a une sujétion de la piété au service de l’humanité toute entière. Cependant l’unité du genre humain ne signifie pas le clonage, il y a une multiplicité d’êtres dans leur diversité de langue de culture et de tradition religieuse. Et leur but premier est la reconnaissance mutuelle.
S’il devait y avoir un quelconque critère de proximité ou de noblesse, auprès de Dieu, il serait donc fondé sur la piété, laquelle est avant tout assujettie au service de l’humanité.
Ceci fait écho au verset 48 de la sourate 5 : …'A chacun d’entre vous nous avons donné une voie et une loi. Si Dieu l’avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté, mais Il a voulu vous éprouver par le don qu’Il vous a fait ; cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions ; un jour vous retournerez à Dieu, alors il vous éclairera au sujet de vos différences…'
Sans apologie aucune, je trouve ce passage coranique d’une extraordinaire pertinence, surtout de nos jours ; et aux musulmans d’abord de le méditer et de l’intérioriser.
Nous, croyants, qui que nous soyons, attestons l’omnipotence et l’omniscience divine, alors pourquoi ne nous a-t-Il pas créés uniformes ?
Est-ce que cela échappe à sa toute puissance ou est-ce que cela relève d’un projet divin, d’un plan pour l’humanité ?
Je suis enclin à croire que la diversité des êtres, n’est pas fortuite. 
Elle relève d’une sagesse, d’une pédagogie, d’un grand projet pour les Hommes.
Toutefois cette diversité, dans la mesure où elle entre en cohérence avec la liberté de l’Homme, est à la fois une source de bonheur incommensurable mais aussi et surtout une source de problèmes inextricables.
Elle est une source de frictions et de conflits lorsque les hommes s’abandonnent à la cupidité, à l’arrogance, à l’hégémonie, à l’impérialisme, à la volonté d’anéantir autrui ou de le confiner au mieux dans un statut
infra humain.
Homo omini lupus (l’homme est loup pour l’homme) disait Hobbes et avant lui Plaute.
Et on n’y peut rien. Et Si vis pacem para bellum (si tu veux la paix prépare la guerre) disait déjà le centurion.
Evoquer la paix la concorde entre les êtres, ne relève pour certains que d’une naïveté et une mièvrerie chimérique.

A contrario, d’autres diront qu’il faut exorciser les hantises, et apprivoiser les peurs et on fera des craintes premières des ponts pour la rencontre et des lieux de médiation.
La diversité constitue une véritable mosaïque humaine, riche, avec une authentique osmose, une symbiose entre ses différentes composantes vivantes. Et si je devais me laisser aller à un certain lyrisme, je dirais : on finira
par aimer l’obstacle de départ, parce qu’il aura révélé la part de mystère que recèle tout un chacun.
L’altérité est constitutive de l’humanité parce que dans la vie il y a de l’autre, l’autre en tant qu’autre pour soi et surtout soi-même comme un autre pour l’autre.
Il arrive souvent qu’on ne décentre pas le regard et qu’on ramène tout à soi...
J’ai besoin du regard de l’autre, même lorsqu’il me déplaît. Et sans dolorisme aucun, surtout lorsqu’il me déplaît !
Parce qu’il me renvoie aux strates les plus archaïques de mon être, parce qu’il me fait sonder mon âme.
La diversité est source de bonheur si on laisse place à l’amour tout simplement ; l’amour véritable, théologal, oblatif, transcendant, incandescent, puissant, sans retour, qui dépasse la simple tolérance qui, elle, trahit une attitude hautaine, snobinarde, condescendante vis-à-vis du toléré.
Cela dit, la tolérance est un pré-requis pour pouvoir vivre en bonne intelligence. Il est évident qu’il vaut mieux être tolérant qu’intolérant.
Et s’il devait y avoir un domaine dans lequel l’on aurait à rivaliser pour libérer l’agressivité latente chez l’homme ; ce serait plutôt une émulation saine et pourquoi pas sainte. C’est à qui allègerait le mieux le fardeau qui accable le dos de l’homme qui souffre.
Conformément d’ailleurs aux préceptes scripturaires du monothéisme pour rester dans la famille abrahamique.
A cet égard, il faut faire attention à ne pas élargir le sectarisme d’une religion, à trois.
Dans l’ivresse du « nous » fusionnel, on pourrait être amené à dire : oui, les scripturaires, les héritiers d’Abraham peuvent constituer un front uni en se serrant frileusement les coudes contre le reste de l’humanité.
C’est de l’homme qu’il s’agit, tout l’Homme dans une culture de paix humaniste et universelle.
Le Verset 32 de la sourate 5 dans le Talmud, le stipule pleinement « Celui qui fait périr une vie humaine, il a tué l’humanité toute entière ; celui qui sauve une vie humaine, il a sauvé l’humanité toute entière. »
Cela rend la dignité d’un seul homme consubstantielle à la dignité de l’ensemble de l’humanité.
C’est ce qui fait que je me sens solidaire du prochain et du lointain.

Il nous importe en premier lieu d’honorer Dieu dans son icône et son vicaire sur terre : l’Homme ; il est le réceptacle de son souffle et récipiendaire de la dimension pneumatique, qui anoblit l’Homme.
Et bien, aimer Dieu, lui vouer un culte pur et sincère, implique nécessairement d’être au service de l’Homme. En paraphrasant Saint-Jean : prétendre aimer Dieu qu’on ne voit pas et ne pas honorer celui qu’on voit, n’est qu’une pure hypocrisie et un mensonge manifeste.

Question :

Quelle position le Coran prend-t-il par rapport à ces valeurs dont nous parlions tout à l’heure comme : la sacralité de la vie et particulièrement le fait qu’on ne peut tuer au nom de Dieu, l’illégitimité de la domination d’un peuple sur un autre au nom de Dieu ou d’un principe religieux, la tolérance et la reconnaissance de l’autre dans sa religion, sa foi, son culte et ses valeurs ?

Ghaleb Bencheikh : 

Pour ce qui est de la sacralité de la Vie au sens strict, les passages coraniques abondent dans ce sens, comme: Ne tuez pas l’Homme, ne tuez pas la vie que Dieu a rendu sacrée.
Ou mieux encore, pour ceux qui pensent que les attentats suicides ont un fondement coranique : Ne désespérez pas, ne tuez pas, ne donnez pas votre vie par désespoir.

Y-a-t-il une prééminence d’un peuple sur un autre ? Je dirais, heureusement, non.
Le seul qui a scellé une alliance, un pacte pré éternel, pré existentiel, avec Dieu c’est l’Homme, l’Homme archétypal, l’Adam céleste. C’est le seul qui a une alliance et une élection avec Dieu.

Maintenant, il y a deux passages qui ont toujours posé problème pris au pied de la lettre par les musulmans.
Le premier passage, c’est l’un des derniers versets coraniques : Aujourd’hui je vous ai parachevé votre religion et je vous agréé l’islam comme religion, et celui qui professe autre que l’islam cela ne sera pas accepté de lui.
L’ennui c’est que le vocable islam a été restreint ici dans son acception technique, c’est-à-dire celui qui jeûne pendant le Ramadan, qui prie cinq fois par jour, etc.
Alors que l’étymologie du terme n’est pas absolument pas soumission, comme certains veulent le croire.
Le mot soumission n’est jamais rendu en langue arabe par « islam ». Lorsqu’on a une traduction mot par mot, cela implique une stricte synonymie, sinon rien.
S’il n’y a pas de stricte synonymie il faut une périphrase et la meilleure périphrase, dès lors que la racine de l’islam, est : salâm, racine trilittérale, trilitaire, triconsonnotique, qui veut dire « paix et salut », c’est une sorte de pacification, une entrée dans la paix, un abandon paisible et spontané dans un acte libre. Cela peut inclure tout homme, et je ne suis pas en train de ratisser large et dire que les juifs, les chrétiens, les déistes ou les croyants sont
musulmans.
Mais il se trouve que l’étymologie du vocable islam fait d’Abraham le premier musulman.
Et cela parce qu’il a consenti à offrir son fils en holocauste à Dieu, par acte d’amour, par acte de fidélité, par acte d’obéissance dans la foi, etc …
D’ailleurs il n’y a pas, dans l’enseignement prophétique, de différence entre un arabe et un non arabe, si ce n’est que par la piété, mais la piété dans le sens expliqué de tout à l’heure.

L’autre passage qui fait débat est le suivant : Vous êtes la meilleure communauté qui eût été suscité au monde.
Les fanatiques s’arrêtent là. Et on oublie la suite qui est : parce que et à condition que vous ordonniez
le bien et vous condamniez le mal.
Et même de nos jours, il faudrait qu’il y ait une exégèse qui nous explique que le bien et le mal relèvent plus du droit positif que d’une quelconque législation morale ou religieuse.

Il y a un dernier passage très important à souligner qui est : les hommes sont enfants de Dieu, le plus proche parmi eux auprès de Dieu est le plus utile à ses enfants.
On rapporte que l’émir Abdelkader avait mis cela à en-tête d’une lettre, en réponse à l’évêque d’Alger, Monseigneur Dupus ( ?) qui l’avait remercié suite à son intercession pour sauver des Maronites d’un pogrom certain.
L’émir lui avait répondu en lui disant : « Je n’ai rien fait d’autre que de me conformer à ce précepte ! »

Question :

Pour une culture qui promeut une telle ouverture, une telle sagesse, une telle communion en la vie et en l’Homme, il y a une vraie dichotomie avec la réalité !
Aujourd’hui nous sommes plutôt dans des considérations d’exclusivisme, d’intolérance, et non dans une émulation ou dans un échange. Ces deux sagesses devraient faire assaut de bonté…

Ghaleb Bencheikh : 

Et d’amabilité l’une envers l’autre.

Question :

Elles pourraient être totalement complémentaires pour le bien-être de l’humanité, or c’est presque le contraire.
On reproche plus aux religions d’être source de conflits, de guerres, d’intégrisme, de violence que de favoriser la paix.

Ghaleb Bencheikh :

C’est ça le paradoxe.
Et malheureusement, sans abdiquer, on ne va pas le résoudre tout de suite.
La contradiction fondamentale des religions c’est que de tout temps l’Homme a vu sa dignité aliénée par et dans des traditions religieuses, alors même que celles-ci prônent l’ouverture, la bonté et la miséricorde.
De nos jours, je pense que l’on commence un début d’esquisse, d’ébauche de sortie de crise.
Mais si l’on attend toujours que l’autre change ou cède, on peut attendre indéfiniment.
Comme malheureusement il n’y a pas de tiers impartial, juste, qui peut régler, surtout de nos jours, des problèmes qui n’étaient pas et qui ne sont pas au départ des problèmes d’ordre confessionnel, mais qui ont finit par
être enrobés de confessionnalisme avec toutes ses surenchères et ses intransigeances, on ne sortira pas de l’impasse sans ce sursaut intérieur.
Je ne préjuge pas du Congrès Mondial des Imams et des Rabbins, mais cela pourrait être un peu comme cela, si des mots forts ne sont pas dits.
A commencer par : aucun groupe, aucune communauté, aucune nation, aucun peuple ne change si chacune des composantes de la communauté, du peuple, de la nation ne changent pas elle-même.
C’est pour cela qu’il faut s’adresser aux consciences humaines individuelles, atomisées.
Travailler sur les consciences, sur les mentalités, sur cette conversion intérieure, faire en sorte qu’en l’absence d’un tiers, on ait envie de sortir de la crise et on n’ait pas envie d’être en même temps complice de ce
que nous dénonçons par l’inaction, par l’immobilisme ou par le silence.
Il y a d’abord à voir chez soi, dans sa famille propre, dans sa communauté, ce qui participe à la situation de crise.
Prosaïquement parlant, balayer d’abord devant sa porte, sans jeter les ordures devant la porte d’autrui.
Maintenant, faisons le pari que l’interlocuteur se hisse lui aussi aux exigences de son éthique propre et qu’il procède de la même manière et là l’émulation revient à celui qui assainit le mieux la situation ab intra.
Je constate que la révélation de Dieu a été pervertie, avilie, par le comportement d’illuminés, d’exaltés auto proclamés, seuls procurateurs de Dieu, défenseurs exclusifs de droits, alors qu’ils ne cessent de tout
bafouer.
Et nous ne pouvons pas accepter de telles dérives meurtrières. Il faut les fustiger, les condamner, les récuser et les dénoncer. Mais dénoncer seul ne suffit pas, le discours imprécatoire ne règle rien.
A côté de la dénonciation il y a aussi à annoncer qu’aucune cause aussi noble soit-elle n’autorise le massacre des innocents ; aucune révolte, si légitime soit-elle, n’implique la terreur, aucune résistance aussi juste
soit-elle n’entraîne la prise d’otages innocents.
On ne doit pas donner sa vie pour l’ôter à des innocents et s’en prendre aux civils désarmés.

Question :

Si on poussait le raisonnement à son paroxysme, on pourrait se demander : à quoi bon la religion ? Des structures qui devaient faire office de référence et d’orientation pour les hommes deviennent plus que fréquemment des instruments d’emprisonnement et de pouvoir.
Dans ce contexte, peut-on toujours les considérer comme nécessaires ?
Est-ce que l’homme n'’aurait pas mieux fait de découvrir lui-même un certain nombre de vérités qu’il aurait pu s’approprier directement ?

Ghaleb Bencheikh :

C’est une question on ne peut plus cruciale. Les religions paraissent comme des éléments fauteur de trouble et non pas des facteurs de paix.
Pour beaucoup d’analystes, les religions ne servent à rien, au contraire il faut s’en affranchir.
Dans une vision de lente évolution de l’humanité, on est passé du stade de la totémisation, à celui de la superstition, pour un peu câliner la nature qui gronde en lui offrant des ex-voto, puis on est arrivé au stade métaphysique en passant par le théologique avec l’apparition du monothéisme qui, rappelons le n’est que très récent dans l’histoire et circonscrit dans une ère suméro-babylonienne. D’aucun surenchérissent en affirmant de nos
jours la sortie du religieux.
Ce sont des thèses respectables qu’il faut savoir étudier sérieusement.
Mais d’un autre côté nous constatons l’invariant besoin de transcendance, de tous temps.
A cet égard, les religions demeurent, en matière de sens, une première référence.
Il y a dans le ritualisme le plus desséchant, le plus dévot, des canaux pour atteindre cette transcendance, pour calmer les angoisses, pour répondre aux sempiternelles questions auxquelles l’Homme est confronté, la question des origines, la téléologie, l’eschatologie, les fins dernières et l’au-delà, la condition humaine, la faiblesse de l’Homme, de sa petitesse.

En somme, si les religions doivent servir aux frictions, il est nécessaire de les jeter. On reconnaît l’arbre à ses fruits.
Une religion saine et valide enjoint à l’amour, à la sollicitude et à la prise en compte de l’intérêt d’autrui quel qu’il soit.
Sinon, elle est malade, elle finira par s’atrophier, et connaître les soubresauts de l’agonie, de celui qui redoute la mort ou l’asphyxie véritable.
Mais tant qu’il y a du religieux, il doit aussi y avoir un travail soutenu auprès des hiérarques pour qu’ils enseignent aux fidèles, par des prêches injonctifs.
On trahit la dite religion si on ment on tue et on commet les pires atrocités au nom de Dieu. Et cela malheureusement les musulmans n’en sont pas dédouanés.
On a rendu canoniques des crimes abominables, sur une base scripturaire qu’il faudrait savoir réinterpréter pour lui donner son exégèse à la lumière des avancées des droits de l’Homme et de la dignité humaine.

Question :

Que diriez-vous justement de ces passages des écritures qui sont utilisés pour légitimer la violence et la haine ?

Ghaleb Bencheikh :

En ce qui concerne les passages des écritures qui sont de facture martiale et utilisés pour légitimer la violence et la haine, ils sont à circonscrire dans le temps et dans l’espace.
Le problème est que, pour répondre à ces écritures, on procède souvent par un choix sélectif de versets où l’on met en avant ceux qui enjoignent à l’amour ou à la paix, pour mieux faire taire les autres et éluder leurs
conséquences.
Nous devons les relativiser à leur contexte historique et conjoncturel. C’est de la mauvaise foi manifeste que de vouloir leur donner une portée universelle et atemporelle. Et à supposer qu’on puisse leur donner cette valeur normative, il convient de les frapper de caducité car ils ne vont pas dans le sens de la paix et ils n’honorent pas l’Homme. Leurs conséquences sont rendues absolument obsolètes et désuètes.
Nous ne devons pas prendre les textes au pied de la lettre.
Nous n’avons aucune gêne à reprendre les versets de Sourate 9 par exemple, qui disent en substance :
« Maintenant, il est autorisé à ceux qui ont été pourchassés injustement de leur demeure de combattre les mécréants.
Combattez les où que vous les trouviez jusqu’à ce qu’ils s’acquittent de l’aumône et accomplissent la prière.
S’ils te demandent asile, accorde-le- leur afin d’écouter la récitation de la parole de Dieu.
S’ils inclinent à la Paix incline toi vers elle. Ne transgressez pas, car Dieu n’aime pas les transgressions. »
Dans une lecture instrumentalisée de ces versets, par un jeu grossier d’analogie, on identifie les russes, les américains et les israéliens comme ceux qui ont pourchassés de leurs demeures injustement, palestiniens,
tchétchènes et irakiens.
Auquel cas, il faut les combattre ou qu’on les trouve. 
Mais afin de pénétrer un texte sacré, il faudrait connaître ce que l’on appelle les circonstances de sa révélation et c’est toute une science.
Ce passage concerne en réalité les Mecquois qui ont pourchassé de leurs demeures les autres Mecquois - qui se sont islamisés - et ont du fuir vers la ville qui deviendra Médine.

C’est pour ces raisons que les imams ont à fournir un travail d’exégèse, d’interprétation. Mais encore faut-il qu’ils aient les compétences pour : les connaissances en sciences humaines, en herméneutique, en philologie, en grammaire, en anagogie, en théologie et en théodicée.

Question :

Pensez-vous que les leaders religieux, qui ont la fonction de guider leur
communautés, sont capables de les mener vers les principes les plus élevés
de leur religion et de leur philosophie ?

Ghaleb Bencheikh :

En ce qui concerne les Imams, tant qu’ils ne se seront pas affranchis de l’ombre tutélaire du palais présidentiel, royal, nous ne pouvons pas nous attendre à une parole libre et à un enseignement fidèle aux préceptes de
bonté et de miséricorde que recèle à profusion le Coran. Il y a d’abord à entreprendre les chantiers titanesques de liberté, de démocratie, de pluralisme, des libertés fondamentales et individuelle et l’émancipation
politique.
Au lieu d’enseigner le passage coranique de 30 à 31 – sourate 41 – « la bonne et la mauvaise action ne sauraient aller de pair, rends le bien pour le mal et tu verras celui dont une inimitié te séparait se transformer en
ami et protecteur chaleureux » 
 Ils s’attardent sur le licite et l’illicite, le permis et l’interdit.
Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que les situations d’injustice sont un bon terreau pour les doctrinaires sermonnaires. 
Ils vont habiller leur langage d’un bon discours religieux en capitalisant les frustrations et spéculant sur la misère,

Question :

Pour finir ce panorama, que diriez-vous des remises en question que l’on entend parfois, à propos de la validité du texte du Coran lui même, essentiellement à cause des interprétations dont il peut faire l’objet ?

Ghaleb Bencheikh :

Historiquement, la version du Coran qui nous est parvenue -les travaux sont maintenant quasi unanimes- est ce qu’on appelle la « Vulgate d’Othman », troisième calife. Othman a pris sur lui de considérer une version de lecture
élaguée. Il l’a fixée une bonne fois pour toutes et on a brûlé le reste des variantes.

Je considère que ce texte ainsi que ce qui nous est parvenu depuis maintenant quatorze siècles environ, doit être lu et interprété avec les approches suivantes :

Si la parole de Dieu par définition, est inépuisable pour un croyant, sa projection dans le monde des Hommes est finie.
Devant l’infini divin, il y a une contingence humaine. 
La révélation est articulée dans l’histoire et se transmet dans une culture.
Cela implique que cette parole est assujettie à des interprétations qui comportent un conditionnement de celui qui la comprend.
On réalise donc que le Coran n’est qu’une succession d’interprétations multiséculaires ; rien d’autre. Les musulmans de par le monde et à travers l’histoire n’ont pas la même approche ni la même appréhension du texte coranique eu égard à la diversité de leur culture et de leurs traditions.
Aussi, faudrait-il relativiser le texte à son contexte et ne pas l’utiliser comme un prétexte à un nouveau contexte.

Je distingue, pour ma part, deux types de versets coraniques :

Les versets d’ordre prescriptif ou législatif, les moins nombreux, à peu près le trentième du corpus coranique.
C’est une grande erreur que de leur donner une valeur normative, universelle, métahistorique. Ce ne sont, pour certains qu’une jurisprudence – d’origine divine – pour une société tribale vivant au VIIème siècle en Arabie.
Pour le reste, ce sont des récits paraboliques, métaphoriques, allégoriques qu’il faut savoir appréhender avec anagogie.
C’est un enseignement et une référence éthique.
Il y a par ailleurs l’histoire des prophètes et quelques récits qui, pour les non-croyants, pourraient confiner aux légendes.
Ces récits sont présentés d’une manière qui frappe l’imaginaire du peuple récipiendaire, à savoir les bédouins de la péninsule arabique au VIIème siècle.
S’ils devaient être révélés aux Pays-Bas il y a quelques siècles, on aurait une description du paradis ou de l’enfer à la Jérôme Bosch ou la Van der Wayden.
Transposées à l’Arabie du 7ème siècle, les descriptions du paradis et de l’enfer ont un impact sur la psyché du Bédouin - on y trouve verdure, jardins luxuriants, palais, houris - les prendre au pied de la lettre, c’est ridiculiser Dieu ; les descriptions allégoriques changent selon les lieux et les époques.

Un regard anthropologique positif, nous ferait dire que celui qui parle, le locuteur, Dieu en l’occurrence, instrumentalise tout au service d’une foi qu’on laisse asseoir.

De nos jours c’est plutôt la partie prescriptive qui pose problème.
A titre d’exemple la question tant débattue du voile n’est qu’un épiphénomène : ce qui était visé est la pudeur, la vertu, l’honneur et la reconnaissance.
On doit avoir une lecture de finalité, vectrice, qui tend vers le but recherché.
Si le Coran avait été révélé aux Nunavut, il n’y aurait jamais eu de passage sur le voile parce que la femme esquimaude est déjà emmitouflée.
En revanche, si cette révélation avait eu lieu chez les Massaï, il y aurait des injonctions beaucoup plus explicites à se couvrir…
Dans leur finalité, les prescriptions resteront intactes, mais le moyen d’y aboutir changera.
Qu’on soit d’accord ou non avec cette prescription est une autre affaire.
Mais le propre d’une religion est d’avoir une certaine morale pour préserver l’ordre, et pour cela elle va utiliser le discours ambiant, avec ce qui peut
être compris au moment où elle épouse la contingence humaine.
Ce que je ne comprends pas, c’est que mes coreligionnaires, hommes ou femmes
d’ailleurs, tiennent mordicus à telle ou telle prescription et se permettent
une certaine légèreté par rapport à d’autres dont les évolutions sont
absolument du même ordre.
On attribue à Lao Tseu cet aphorisme, « Lorsque le doigt montre la Lune,
l’imbécile regarde le doigt. »

Tout en étant extrêmement respectueux de la liberté religieuse, je ne suis pas sûr que les personnes qui ont battu le pavé parisien le 17 janvier et le 7 février dernier pour défendre le voile, acceptent les conséquences des passages relatifs au témoignage, à l’héritage ou à la tétragammie, qui sont tout aussi bien des prescriptions coraniques.
Par ailleurs, et pour l’anecdote, il est dit dans le Coran à propos du pèlerinage :  "Annonce aux peuples le pèlerinage, q’ils viennent de toutes les contrées les plus éloignées, à pied ou sur quelque monture que ce soit" (verset 29 de la Sourate 22).
Mais personne au monde ne va en pèlerinage à dos de chameau !
On y va en jumbo jet ou en autocar climatisé.
Toujours sous forme anecdotique, à propos du jeûne, nous lisons : « lorsque vous rompez votre jeûne le soir, il vous est possible de manger et de boire jusqu’à ce que vous distinguiez le fil blanc du fil noir.»(verset 187 de la Sourate2)
Personne au monde de nos jours n’ouvre sa fenêtre le matin pour distinguer le fil blanc du fil noir avant de reprendre le jeûne. Et à supposer qu’il veuille s’y conformer, c’est inapplicable en Scandinavie.
Alors de deux choses l’une : ou ce Coran a une dimension universelle et il est applicable pour les Lapons, ou ce verset est à comprendre comme une indication du lever du jour.
Et à ceux qui s’offusquent de mettre sur le même pied d’égalité la pudeur et l’honneur de la femme avec des passages dont les incidences sont à l’évidence tombées en désuétude, nous répondons qu’il s’agit de la même approche épistémologique. Simplement, dans le cas de la femme, nous n’avions pas connu le moment Freud.
Le véritable voile des femmes de nos jours est son instruction, son éducation et son acquisition du savoir.

Voilà le travail qu’il y a à mener au niveau d’une exégèse moderne avec une approche historico-critique et une herméneutique adaptée avec tout un outillage intellectuel et une batterie de disciplines en sciences humaines.
C’est le rôle aussi des théologiens, des penseurs, des intellectuels, des hommes de science, des imams.

© Droits réservés - Source : http://www.hommesdeparole.org/
Partager cet article
Repost0

commentaires

Blog De Sos Pèlerin

  • : SOS Pelerin est l'association de défense des pèlerins ( Hajj, Omra & Terre Sainte)
  • : SOS Pèlerin est l'association française de défense des pèlerins de toute origine et de toute croyance. SOS Pèlerin contribue à l'amélioration des conditions de pèlerinage, en particulier à la Mecque et en Terre Sainte
  • Contact

Informations Hajj/ Omra

logo-hajj-academy.jpg

 

ministry-of-hajj

 

hajj-pelerinage-la-mecque-conseils-pratiques

 

 

logo-pref-ile-de-france.gif

Recherchez...

Interview du Président




Archives